L’invisible pour moi… ça commence avec le licenciement. La fermeture de l’usine. Comme un chemin du virus à la gangrène. La part coupée de la part qui reste. Coupée, invisible…

 

L’invisible… Sans rien à produire, sans rien cadence à tenir… Sans estime. Avec ce sentiment d’être l’inégal… Même dans le rythme des choses…

 

L’invisible… Quand les élus n’ont pas d’oreille pour vous. Quand les poignées de mains se tendent seulement vers les poussières. Quand les riches… Nous sommes si bas pour eux, si loin de ce qu’ils aperçoivent… Mais les patrons sont d’autres invisibles… Quand les voyez-vous, les patrons ? Jamais.

 

L’invisible… Quand vous ne faites pas parler de vous. Quand vous êtes exclu, sorti de la route, égaré dans les virages, jeté loin des trajets… Vous voulez travailler, être à la hauteur, tenir vos exigences, chercher votre endurance. Vous avez commencé tôt. Parfois à quatorze ou quinze ans. C’était près de chez vous. Vous avez continué. Et puis fermeture. Vous auriez continué encore. Dix ans au moins. Mais on s’en fout. Le foutre est blanc. L’invisible est translucide. On ne lui laisse même pas le blanc des pages vierges à écrire…

 

Invisibles, on apprend… A se faire remarquer un peu plus mais ça ne réussit que de temps en temps. On essaie… A discuter avec tout le monde. Se faire entendre quand on ne peut pas se faire voir… A se débrouiller plus que les autres. Qui peut donner quelque chose à quelqu’un qu’il ne remarque pas ? A se forger la vie soi-même.

 

Invisibles, on apprend… A sentir la gentillesse comme on a gouté les frissons… A rendre service. Si quelqu’un a besoin, y aller sans rien exiger… A frapper dans les mollets des aveugles qui nous marchent sur les pieds.

 

Invisibles, on vit l’inconnu… Moi ce serait dans la peau d’un homme, dans sa tête, dans ses secrets, dans ses rêves. Pour savoir. Qu’est-ce qu’il ressent ? Qu’est-ce qu’il pense ? Qu’est-ce qu’il cherche ? Qu’est-ce qu’il oublie ?

 

Invisibles, on est braise… De nos feux de rages. De nos corps parfois en sueur, en fumée. De nos chagrins qui voudraient s’évaporer. De nos espoirs frileux. On les entoure, on leur chauffe une survie. Invisible elle aussi. C’est parfois ce qu’on se dit.

Bénédicte – photo © Aurélien Buttin