Bien tout partout. Je le dis souvent. Je suis bien partout (je le dis). Je n’ai pas un lieu préféré. Même chez moi, je suis parfois de passage. J’aime la ville. A la campagne, le dimanche est lourd comme l’ennui. Mais ici dans mon coin de la ville, la nuit dehors, ça rit trop fort, ça crie trop souvent. Des filles, des gars. Ca me réveille, comme si on entrait chez moi par la fenêtre après avoir brisé la vitre (c’est dit). Pourtant elle reste ouverte. Besoin d’air. Je tousse. Pire la nuit. Les crachats remontent. J’ai l’inquiétude à l’estomac. Il y a cinq ans, un virus m’est rentré dedans par effraction. Depuis j’ai des cachets. Et je m’écoule. Mieux vaut ça. Et puis c’est qu’un peu. Mieux vaut ça. Couler de soi-même. Que d’aller tout entier sous terre (qui dirait le contraire ?). J’ai manqué de mourir. Des fois, je me dis qu’ils n’auraient pas été nombreux à le voir. Il y en a tellement qui me croient invisible, qui me rendent invisible. Comme le sont ceux qui longent les murs (des ombres). Comme les vieux qui s’isolent (des îles au fond de l’eau). Comme ceux qui se retirent (des solitudes qui s’avalent elles-mêmes en ne disant plus rien). On ne les voit pas (ne dites pas non). Je le sais bien. Ca se sait. Qui les voit ? Personne. Mais on sait qu’ils sont là. Je suis comme ça. Et je ne l’ai pas voulu, pas choisi. Je vais vers les autres. Beaucoup de gens n’osent pas ou ne peuvent pas. J’ose. Pour pouvoir encore. Ne pas rester invisible en permanence. Dans le bus quand ils vous écrasent, voudraient presque vous piétiner à petits pas. Chacun son univers. Et le mien ne devrait pas se voir (je ne me gêne pas pour le dire). Quand tout le monde aussi écoute sa musique ou regarde son téléphone. Je me demande. Qu’est-ce qu’on est pour les autres ? Comme on ne le sait pas… Comme on a peur peut-être de l’apprendre… Que fait-on ? On se cache. Comme d’autres en Amazonie se dissimulent dans les feuilles, dans les arbres. On n’est peut-être plus qu’un esprit quand on est invisible. Mais on ne veut pas le savoir (qui le dit à part ceux qu’on ne veut pas entendre). Pourtant la bouffe nous coûte aussi chère que les autres. Ma langue (je vais vous dire), elle n’est pas invisible. Elle se sait se faire voir, ma langue. Si j’étais invisible, vraiment (je vais vous dire), j’irai zoner sur les frontières pour acheter moins cher du chocolat, des cigarettes. Mais je ne peux pas. Ca montre bien qu’on me voit. Je suis là. On me voit. Invisible j’aurais une autre vie. Je ne vous raconte pas les conneries. J’en ferais. J’ai parfois peur de ne pas arriver à ce que je veux. Et parfois peur d’être visible. Autant que d’autres. Et alors ? On m’auscultera tout le temps. Pour me juger. Et me condamner. Presque invisible, je suis peut-être plus tranquille. En douleur mais en paix. Un peu aussi. J’ai mon silence. J’ai mon air. J’ai ma joie de bouder. J’ai des gens. Je les rencontre, je les découvre. Ils m’invitent parfois. Chez eux, je voyage. D’autres histoires, d’autres passés, d’autres langues. Et ni passeport ni aucun papier. Si nous étions ensemble, nous les invisibles de la Somme, d’ici, nous pourrions nous mêler aux tilleuls, aux cerisiers, aux marronniers. On devrait peut-être y penser. A voir (si on peut dire). On devrait tous en causer autour d’un chocolat chaud à Mac Do (la boisson des invisibles, je vais vous dire).

Marie-Josée – photo © Aurélien Buttin

Marie-Josée – photo © Aurélien Buttin

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